Emmanuel Béziat

Emmanuel Béziat

jeune développeur web perpignanais passionné de geekeries

je travaille chez Italic, une chouette web-agency à Paris

je fus également formateur web à l’IDEM, dans le sud plein de soleil

l’informatique facile m’a tué

L’informatique, c’est super. Grâce à internet, on peut tout apprendre ; on peut suivre des destins hors du commun et grâce à des projets incroyables certains petits geeks (Parmi lesquels Markus “Notch” Persson, Mark Zuckerberg, Andrey Ternovskiy, etc.) ont atteint la notoriété et parfois même la richesse et la gloire.

“Moi aussi, je veux faire ça !” se disent 45 000 personnes chaque jour (au bas mot hein). Oui, mais est-ce vraiment si simple ?

L’informatique à la portée de tous

Parce que tout est accessible à tout le monde, tout semble soudain dévalué. Le mystère tombe, et les métiers de l’informatique semblent perdre toute valeur.

Si vous touchez un peu (à l’informatique, hein !), vous avez vous-même dû être maintes fois appelé en urgence par votre voisin parce que sa souris ne marche plus, par votre tante parce qu’il n’y a plus internet ou encore par la connaissance d’un mec que vous avez croisé parce que son pc est lent. Et comme tous ceux qui ont le malheur de faire savoir à leur entourage qu’ils se dépatouillent avec un clavier entre les pognes, vous avez sûrement dû sentir une certaine frustration à force d’être pris pour un pigeo co bonich serviable petit(e) larbin(e).

Hé bien soyez conscient que c’est encore pire dans le métier !

Le syndrome du gratuiste

Le taff pour lequel cette frustration est probablement la plus ressentie, c’est celui de graphiste ; ou plus précisément, d’infographiste. Vous savez, ces gens qui font des affiches, des plaquettes publicitaires, des magazines et toutes sortes de choses visuelles qui croisent votre regard tous les jours ? Hé bien leur boulot est extrêmement dévalué. Parce que tout le monde peut faire un peu de Photoshop, ça parait forcément simple. Parce que le neveu du patron il en fait un peu aussi, pourquoi s’embêterai-t-il a payer cher quelqu’un pour faire sensiblement la même chose ?

Internet est gonflé de graphistes amateurs (plus ou moins talentueux, allant du très bon au très mauvais) qui couvrent le web de leurs créations. Parfois, ça frise vraiment le très bas : on prend une photo non-libre de droit trouvée sur DeviantArt (ou ailleurs), on y pose deux ou trois brushes, on bidouille quelques options de calque pour voir ce que ça fait et voilà une belle œuvre à mettre dans son portfolio - après y avoir apposé son pseudo, pour ne pas se faire voler son “travail”.

Et comme à ce niveau-là, la seule reconnaissance c’est d’être très demandé, de faire des “intros youtube” (la grande mode), tout est gratuit, bien entendu.

Mais après tout ça, comment un professionnel peut-il justifier auprès d’un client une facture de 1800€ pour une affiche ? Le résultat est là : les graphistes sont sous-évalués, leur travail dévalué et leur profession prise pour un passe-temps d’adolescent mal dégrossi. Pire, ils sont régulièrement exploités au gré de “concours” (lire “arnaques”) organisées par diverses boîtes peu scrupuleuses pour avoir des centaines de propositions pour pas un rond, et n’en rémunérer (mal, qui plus est - parfois pas du tout) qu’une seule.

Les graphistes ont d’ailleurs récemment poussé un gros coup de gueule collectif en lançant le tumblr “Gratuiste” (malheureusement fermé depuis) pour recenser toutes les demandes qu’ils reçoivent.

Quelques liens à lire sur le sujet

Tout le monde peut cuisiner développer

L’autre métier qui en souffre d’une certaine manière, c’est aussi celui de développeur. Au sens large tout d’abord : en effet, tout le monde utilise des programmes, alors quand ça plante, quand ça bugue, quand ça freeze, on maudit les programmeurs qui ont pondu un truc aussi mal fait. Pourtant, faire un programme même simple peut vite s’avérer très complexe. Mais comme c’est “moins” accessible au grand public de prime abord, le domaine logiciel me semble (fustigez-moi si je me trompe, amis programmeurs de softwares) plus ou moins épargné ; on se contente juste de l’ignorer en soirée parce que, bon, ‘c’est bien beau, mais c’est pas un vrai métier’.

Pour un développeur web, ce me semble être une autre paire de manches. Grâce à des sites comme OpenClassrooms (ex-Site du Zéro, où j’ai moi-même appris les bases du taff et sur les forums duquel je sévis toujours), tout le monde peut apprendre à créer sa petite page perso. Qui plus est, créer un site sans la moindre connaissance est tout à fait possible grâce à diverses plates-formes (WordPress.com, e-monsite, forumactif…) ou CMS (Joomla!, Drupal, WordPress, Prestashop…). Encore une fois, comment un professionnel peut-il efficacement défendre son devis à 3800€ quand le premier venu peut prétendre en faire autant pour 400€ non-déclarés ?

Pourtant, comme chez les graphistes, la différence entre un amateur et un professionnel sera bien entendu dans la majorité des cas plus flagrante qu’un bouton d’herpès couvert de crème ; cependant le mal sera déjà fait.

Le double effet kiss-kool

Alors autour de quoi peut-on réunir un développeur logiciel, un développeur web et un graphiste ? Autour des projets amateurs (et bidons) qui fleurissent sur le net. Jean-Eudes a eu la révélation de sa vie : il veut créer un réseau social pour les gens qui n’ont pas d’amis. Ou bien faire un MMORPG mieux que World of Warcraft, parce que c’est trop long de monter de niveau dessus. Ou bien il veut simplement refaire Minecraft pour être riche, lui aussi.

“J’ai une idée géniale”

Sur nos forums, nous voyons régulièrement de fougueux et courageux “entrepreneurs” qui ont des projets plein la tête. Les 3/4 du temps (voire davantage), ils n’ont ni les compétences pour y participer ni conscience du travail que cela représente. Tout autant de fois, ils n’ont aucun business plan de prévu, un cahier des charges totalement amateur, et ne prévoient bien sûr aucune rémunération - ou bien le très célèbre 'Quand notre MMO/Réseau Social/Système d’exploitation sera très connu et qu’on sera riches, vous serez payés’.

Des “projets” comme ça, on en voit passer une trentaine par jours. Aucun n’aboutira, seuls deux ou trois seront un poil plus développés. Bien sûr, ils ne sont pas novateurs, n’apportent pas grand chose d’intéressant à l’existant et sont loin d’être la poule aux œufs d’or que s’imaginent leurs auteurs. Et pour ne pas dévoiler les dessous de leur “Facebook 2 - mais en mieux”, ils ont en plus le bon goût (hem) de ne rien vouloir en dévoiler de peur qu’on veuille leur piquer le concept : pas une ligne de code pour montrer qu’ils savent de quoi ils parlent, pas une page d’un cahier des charges pour montrer que le projet est concret.

J’en profite pour l’écrire en gros à tous ceux qui espèrent cacher leurs créations, leur code ou tout autre chose aux yeux du monde : LE MONDE ENTIER SE FOUT TOTALEMENT DE VOTRE PROJET ! Et ce sera le cas tant que ce ne sera qu’un projet ; Facebook a eu du succès parce qu’il était “prêt” et terminé, les specs’ techniques n’auraient intéressé personne.

Bref, je m’égare. Là encore, d’autres en ont parlé bien mieux que moi.

Tout ça pour dire quoi ?

Simplement que le fait d’être assis devant un ordinateur ne rend pas le métier moins technique qu’un autre. Il n’y a pas de logiciel miracle qui fasse le boulot à notre place ; et quand un outil fait une part du travail, il faut apprendre à l’utiliser (et parfois le développer soi-même). Et le travail, devinez quoi ? Ça se paie.

J’avais trouvé une belle citation sur une illustration ; comme je ne l’ai pas retrouvée, je vais simplement l’écrire approximativement (et la traduire tout aussi approximativement) :

Pourquoi devrais-je payer autant pour quelque chose qui vous prend dix minutes ?

  • Parce que j’ai travaillé dix ans pour savoir le faire en dix minutes.

Edit et post-scriptum

J’ai eu quelques retours rapides sur cet article (merci hé, je ne savais pas que quelqu’un lisait ici !), et du coup je voudrais quand même préciser que malgré tout, les métiers concernés n’en sont pas moins passionnants et importants, et que notre travail est quand même assez souvent bien reconnu. Si j’ai eu quelques clients désagréables et mauvais payeurs, d’autres ont au contraire été très honnêtes, ouverts et à l’écoute de l’expertise que je pouvais leur apporter. L’important, c’est de trouver de bons collègues ; et moi, j’ai été engagé dans une super agence !

Alors rassurez-vous, fidèles lecteurs (oui, vous les deux au fond là bas !), tout n’est pas que tristesse et désespoir ! Vous pourrez même vous payer une bonne tranche de rire sur Les Joies du Code et WebAgencyFail.

Edit du 11 mars 2015 : Comme le web est un endroit vaste, on tombe parfois sur des gens qui pensent comme nous (Si, si !). Du coup, voici un autre informaticien qui a fait le même constat (comme beaucoup d’entre nous) et qui en parle très bien dans son article Informaticien, un métier ingrat.